Avatars

Mireille Gupta déglutit bruyamment lorsque les yeux se tournèrent vers elle. Mais qu’est-ce que je fais ici?

Elle ne se rappelait pas avoir signé pour ce genre de travail mais maintenant qu’elle y pensait, elle ne se rappelait pas avoir signé pour quoi que ce soit avec ces gens qui la dévisageaient. À présent, elle se demandait si elle n’aurait pas dû écouter la voix de sa raison qui faisait écho à celle de son frère jadis. Elle les entendait maintenant à l’unisson, lui faisant une morale qui ne réussissait qu’à en ajouter au stress du moment. Ne te lance pas là-dedans sans regarder où tu vas. Ces gens-là vont te ronger tout ton temps. C’est de la folie.

Si ça n’avait été qu’une question de temps, elle n’y songerait même pas. Elle avait toujours su que ceux qui suivent leurs passions sont ceux qui réussissent vraiment, peu importe le temps qu’ils y consacrent. Non, le temps n’y était certes pour rien, c’était plutôt la nature du travail qui l’angoissait à ce point. Elle avait passé bon nombre de journées dans le plus total des bonheurs, sise devant un écran à faire frémir ses doigts sur un clavier, lançant des commandes à des systèmes qu’elle commençait à peine à comprendre et qui la mettait constamment au défi. L’envers de la médaille ne se dévoilait à elle que présentement, face à des humains qui attendaient son compte rendu de l’intrusion qui avait jeté un serveur par terre et indirectement causé la désactivation d’un dixième des ressources à la disposition de l’heuristique.

Et dire qu’elle se trouvait autour de cette table, ici aujourd’hui parce que son patron n’avait pas pu se présenter. Mon patron. Je ne suis même pas payée, dois-je vraiment l’appeler mon patron? La pensée la surprit tant elle était différente de celles qu’elle tenait lorsqu’elle avait décidé de donner sa contribution au NPL. Elle croyait aux idéaux du parti, elle ne jurait que par eux. Mireille se souvint que la décision de joindre l’équipe comme contribuant bénévole ne lui avait demandé aucun effort. Elle avait trouvé réponse à toutes les critiques et sarcasmes des membres de sa famille, tous aussi bleus que le drapeau du pays qu’ils avaient cousu sur le coeur. Elle avait fait des recherches sur l’histoire des membres fondateurs du parti et sondé leur passé pour mieux les connaitre. Elle avait quitté un emploi pour s’en trouver un autre, migrant du confort d’une pleine semaine de travail vers un marécage de temps partiel les soirs et weekends. Elle avait changé sa vie pour s’intégrer à ce groupe. Elle était prête à s’y soumettre sans autres questions.

Et voilà que devant ce groupe elle était littéralement figée.

« Mireille? On t’écoute. »

La voix ferme d’Edna Leclerc lui jeta de l’eau froide en plein visage. Je suis ici parce que j’en ai envie. Je suis ici parce que j’en ai envie.

« Euh… oui. Désolé madame Leclerc. J’ai écrit un rapport que je vous transmets. » Elle ranima son AV et appuya sur quelques boutons à son poignet. Le rapport traversa l’air sur des micro-ondes codées que seuls les membres du groupe pourraient recevoir.

« En résumé, » continua-t-elle, « l’intrusion a eu lieu à onze heures et treize minutes soit environ huit minutes après le début de la visite des journalistes dans le lab. Le timing semble trop parfait pour être ignoré et Jeff… pardon, monsieur Richard et moi pensons tous deux que c’est plus qu’une coïncidence. » Elle fit une pause en attendant une réaction qui ne vint pas. « C’est comme si on avait voulu que ça se produise en plein à cet instant pour que… »

« Oui Mireille, nous avions compris, » l’interrompis Edna Leclerc avec une touche d’impatience dans la voix. Elle ne semblait pas heureuse que Jeff ne se soit pas présenté en personne pour cette réunion importante. « Que savons-nous de la nature de l’attaque? »

Mireille encaissa le coup sans ciller mais son coeur fit trois bonds avant qu’elle ne retrouve la parole. Pourquoi les exposés oraux était toujours si difficiles?

« Le serveur Wŭ qui se trouve être à la tête du cinquième anneau logique a été pénétré à l’aide du mot de passe administratif secondaire qui, comme son nom l’indique, donne à son utilisateur des privilèges restreints mais tout de même assez grands. Ce mot de passe peut par exemple arrêter des processus critiques ou se connecter aux autres serveurs. Fort heureusement, rien de cela n’a été accompli puisque cent quinze secondes après la détection de l’intrusion, Wŭ a été physiquement déconnecté du réseau ce qui a, par le fait même, déconnecté l’intrus. Conséquemment, nous avons perdu l’anneau cinq pendant plusieurs heures, le temps de vérifier l’intégrité du serveur et de changer tous les mots de passe du système. Wŭ a été reconnecté au réseau en fin d’après-midi. Rien n’est à signaler depuis. »

« Est-ce que la vérification d’intégrité a révélé quelque chose d’intéressant? » C’était l’ami de Jeff, l’arabe qui portait toujours un complet impeccable qui le rendait encore plus charmant et mystérieux. Mireille se tourna vers lui mais garda les yeux baissés.

« Non, tous les fichiers sont intacts et aucune tentative de connexion vers les autres serveurs n’a été observée. Même après le débranchement sauvage de Wŭ nous n’avons presque rien perdu. Le processus de surveillance du réseau a bien fait son travail lorsqu’il a détecté la déconnexion. Aucune transaction n’a été perdue si ce n’est celles qui étaient en cours lors du débranchement, une dizaine au plus. Les dégâts sont mineurs. »

« Comment les intrus ont-ils obtenu le mot de passe? Il me semble qu’avec la constante paranoïa de Jeff… » dit Yanlee Giguère, le publiciste du NPL, en ne terminant pas sa phrase.

Mireille resta silencieuse, incapable d’avouer devant ces gens qu’elle n’en savait rien.

« Quelles sont les spéculations les plus plausible? » continua-t-il après un temps.

« Eh bien, on peut presque éliminer la chance, une sur des centaines de trillions. Il est possible qu’il existe une faille de sécurité dans le système qui aurait été exploitée par l’intrus. À mon avis toutefois, c’est plus vraisemblablement de l’ingénierie sociale. Une fuite venant de l’intérieur. La provenance de l’attaque semble confirmer cette intuition. Nous avons retracé l’adresse qu’utilisait l’intrus à un réseau local ici même, dans cette ville. »

Mireille s’étonna de voir que personne autour de la table ne semblait surpris de sa conclusion.

« Quelle est ton opinion sur la raison de l’incident? » demanda Edna qui semblait avoir suivi jusqu’à présent tout le contenu technique que Mireille lui déballait.

« Des jeunes pirates à la recherche d’un coup à mettre à leur CV. »

Edna regarda Ahmed du coin de l’oeil puis finit par se tourner vers lui.

« Que fait Dannie ces jours-ci? »

« Ouf, Dannie… Après son divorce, nous nous sommes éloignés, ça fait surement plus de deux ans que nous ne nous sommes plus parlés. Je vais me mettre à sa recherche et voir s’il veut venir passer quelques jours avec nous, » conclut-il en devinant correctement la raison de cette question.

« Bien. Autre chose à ajouter Mireille?

« Euh… non, pas pour l’instant, le reste est dans mon rapport. »

« Ok. Oh, en passant, tu sais ou se cache Jeff? J’aimerais bien lui parler. »

« Non madame, il ne m’a rien dit d’autre que de me présenter ici pour livrer mon rapport. Il semblait pressé de partir d’après ce que j’ai pu constater. »

Edna resta sans bouger puis secoua la tête rapidement comme pour chasser des pensées inappropriées. Au grand soulagement de Mireille, elle se tourna vers Ahmed pour la suite.

« Ahmed, tu veux bien raconter notre rencontre avec monsieur Desforges? »

« Certes. » Ahmed recula son siège et prit position pour faire face aux autres autour de la table. « Paul Desforges que vous connaissez tous est venu nous voir hier avec une nouvelle chanson à son répertoire. Il dit que l’appui du Mouvement Gentile, et c’est clair que cet appui dont il parle est autant financier qu’idéologique, nous sera retiré tant et aussi longtemps que nous ferons la promotion de notre heuristique de recherche comme outil de gouvernance. »

Yanlee, qui était assis juste à côté de Mireille, jeta les bras en l’air et les laissa retomber bruyamment sur la table de conférence.

« Je savais que ce crétin nous ferait faux bond, » dit-il trop fort. « Depuis le début qu’on flirte avec ces gens, on n’a pas besoin du MG, point final. »

Edna ne se laissa pas convaincre par cette opinion.

« En ce moment, nous avons besoin de toutes les cartes dans notre jeu pour gagner cette élection et je ne suis pas prête à perdre l’appui des Gentiles si près de l’élection. J’ai demandé à Ahmed de vous en parler pour que tous soient au courant. Je veux aussi que vous sachiez que je compte bien trouver une solution pour marier les objectifs du Mouvement avec les nôtres sans que nous n’ayons à perdre le flambeau de notre campagne. »

« Tout un flambeau, » se permit Yanlee qui affichait une colère grossissante. « Après l’intervention de Jeff cet après-midi devant les journalistes, les dernières manchettes font mention de ‘l’élection d’une machine’ à la tête du pays. Je ne sais plus combien de fois j’ai répété de ne jamais faire référence à notre heuristique comme une intelligence artificielle. Les journaux vont nous dévorer demain matin à cause de lui. »

Ahmed éclata à son tour et Mireille fut témoin d’une facette de lui qu’elle n’avait jamais vue auparavant.

« Suffit! » lança-t-il en se levant de son siège, le visage rouge de colère. « Je ne tolèrerai aucune intervention contre Jeff ou qui que ce soit d’autre en son absence. Je ne vois pas comment nous allons arriver à nos objectifs en regardant vers le passé et en jetant le blâme les uns sur les autres. Nous sommes sortis de situations bien pires, il est temps de regarder en avant et de trouver une solution au problème présent. Yanlee? »

L’interpelé était blanc comme un drap, incapable de comprendre comment un homme aussi doux qu’Ahmed puisse faire preuve d’une si virulente colère. Yanlee baissa les yeux comme s’il voulait se replier. Peut-être avait-il envie de rejoindre Dannie, perdu à quelque part loin du NPL et de ses projets. Ou peut-être préparait-il une réponse qui attendrait le bon moment pour faire surface. Yanlee leva les yeux vers Ahmed puis regarda Edna.

« Je suis désolé. Je vais préparer une réponse officielle. Il me semble en avoir une à quelque part pour cette éventualité. À quelque part, je m’attendais à ce que ça arrive tôt ou tard… »

« Merci Yanlee, » fit Edna en s’avançant vers lui, les avant-bras sur la table comme pour appuyer sa sincérité. Quelques secondes après, toute trace de l’incident avait complètement disparu de l’air et on en profita pour faire une courte pause pour l’alléger davantage.

Quelle équipe tout de même, songea Mireille avec une touche d’admiration et de fierté d’en faire partie.

Au retour, la réunion prit un air de routine, on parla de candidats à investir, des points géographiques où la lutte serait serrée et par le fait même, cruciale. Mireille activa son AV et appela devant son oeil un programme de connexion au réseau privé du NPL. L’ordre du jour l’intéressait grandement; elle aurait aimé en savoir plus sur les sujets qui animaient son parti et qui n’avaient rien à voir avec un heuristique ou des réseaux de communication. Pourtant, elle jugeait que son temps serait plus justement employé à analyser les traces journalières de Wŭ et tenter d’en savoir un peu plus sur les méthodes employées par les intrus. Elle détourna son attention vers l’écran oculaire.

Ses doigts se mirent silencieusement en marche sur un de ses claviers. Mireille était de ceux qui avait appris très jeune l’utilisation des claviers polymorphes dont les touches variaient selon l’interface proposée par les logiciels. Les demandes d’entrées de données affichées à l’écran programmeraient le clavier pour ne permettre que la saisie des réponses possibles, oui, non, ok, merci. Les possibilités d’entrée avec ce type de clavier étaient illimitées mais Mireille avait remarqué que les logiciels utilisaient tous plus ou moins les mêmes designs d’interface, une norme de facto qui rendait à tous la vie plus facile. Par défi personnel, elle s’était forcée à maitriser la saisie à deux mains, une discipline qui lui avait demandé des mois de pratique et de patience.

Ces efforts lui permettaient aujourd’hui l’utilisation de deux claviers, un à chaque poignet et qui couvraient ses avant-bras d’une mince pellicule souple et transparente. En vogue depuis l’avènement des AV, ils avaient été conçus pour passer généralement inaperçus quoique certains aimaient les porter comme une pièce de vêtement, colorés et agencés, un gout personnel dont Mireille n’avait nul besoin. Pour l’instant, elle se limita à n’en utiliser qu’un seul.

Elle appela l’icône de connexion à distance et plaça son pouce sur le clavier. L’empreinte de son pouce confirma son identité et elle une porte s’ouvrit devant elle. Elle tapota gentiment sur son bras et pénétra dans la pièce virtuelle. Elle entendit la porte se fermer derrière elle. L’avatar de majordome de l’heuristique qui était toujours à son poste depuis sa mise en service remarqua son entrée et s’avança vers elle. Comme toujours, Mireille le trouva d’une désuétude déconcertante et se promit, une fois de plus, de faire quelque chose pour corriger l’apparence de cet icône né d’une idée mal conçue de ce que signifiait le verbe accueillir.

[Désires-tu consulter le synopsis actuel des résultats de recherche?] [Oui Non]. Elle appuya sur le côté droit de son clavier pour signifier que non.

L’avatar se retira, programmé pour ne plus poser de questions après un premier refus.

Mireille appela un terminal de commande et dut s’identifier à nouveau, cette fois par le pouce et l’index suivi d’un examen de l’iris. Le terminal administratif illimité se déploya devant elle sur un plan incliné, imitant la perspective de la table de conférence autour de laquelle elle siégeait. Un autre avatar, celui du système d’exploitation, s’installa dans un coin tout en gardant le silence.

Mireille entra une commande pour appeler l’interface linguistique naturelle qui lui permettrait de formuler ses questions dans un langage humain plutôt que machine. Depuis toujours elle trouvait que les recherches dans les données s’effectuaient plus facilement lorsque les questions étaient posées en français plutôt que dans le vieillissant Structured Query Language que certains préféraient. L’avatar s’avança vers le bord de la table et se plaça dans une position qui indiquait qu’il était à l’écoute.

[Je voudrais corréler les accès à Wŭ au moyen d’un compte administratif limité, en date de ce mercredi, entre onze heures et onze heures trente, avec toutes les traces passées, en commençant par la date la plus récente]

Je voudrais bien voir à quoi cette commande ressemblerait en SQL. Mireille étouffa un rire en attendant que l’ordinateur analyse sa commande et effectue la recherche. La réponse fut rapide.

Mireille laissa échapper un grognement qui ne passa pas inaperçu dans l’assemblée. Les voix se turent et celle d’Edna fit surface.

« Mireille? Tu es encore avec nous? »

« Oui madame Leclerc. Un instant s’il vous plait. »

De ses deux mains maintenant, elle se mit à converser avec l’avatar du système de base de données à une vitesse qui provoqua quelques exclamations chez ses collègues. Son oeil regardait les réponses du système, non pas un mot à la fois mais dans leur intégrité, sans les lire mais en les comprenant immédiatement comme une image qui évoque une signification instantanée. Son rythme s’accéléra devant tous qui n’avaient d’yeux que pour elle et qui attendaient sa réponse. Son pouls s’accéléra pour atteindre un sommet lorsque enfin elle comprit ce que l’ordinateur essayait de lui dire.

« J’aimerais ajouter un post-scriptum à mon rapport, » dit-elle en poussant l’écran de son AV de côté et se tournant vers Edna. « Notre visiteur clandestin est venu nous voir à douze reprises avant l’incident d’aujourd’hui. »

« Je ne peux pas dire que je suis surprise, » répliqua Edna, « il aura bien fallu qu’il s familiarise avec notre système avant de frapper. »

« Vrai, » continua Mireille qui soudainement n’affichait plus la moindre trace d’angoisse, « mais ce qui surprend le plus c’est que malgré les précautions que nous avons prises pour que ça ne se reproduise plus, l’intrus est présentement connecté à Wŭ… »

L’air de la salle de réunion fut soudainement parcouru d’une charge d’électricité statique qui fit s’hérisser les poils de ses occupants.

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Publié dans Heuristique. 1 Comment »

Une Réponse to “Avatars”

  1. nadahead37334 Says:

    Mungkin ini sedikit kesalahan persepsi juga di kalangan pro-PLTN. Bahwa reaktor riset di Bandung tidak menghasilkan listrik sehingga tidak disebut PLT Click http://getl.eu/?i=justgoo100745


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