Carrefour

Ahmed Mohammed Ait-Khader coupa le moteur mais resta assis dans sa voiture malgré qu’il fut déjà en retard. L’écran de son assistant numérique clignotait devant ses yeux et l’ordinateur de bord de sa voiture lui répéta qu’il recevait un appel vidéo de son fils. Avant le lancement de la campagne, il avait bien pris le temps de lui expliquer que son travail lui demanderait un peu plus que d’habitude et qu’il devrait passer les weekends seuls avec sa mère. Ali était un garçon raisonnable, il avait acquiescé poliment avec cette étincelle dans l’oeil qui annonçait qu’il avait compris. Ce matin pourtant, il devait avoir oublié que la routine du samedi était désormais changée. Si c’était le cas, Ahmed vit là une belle occasion de renforcer la leçon un peu plus. Il signifia à l’ordinateur de prendre l’appel.

« Papa? Tu ne m’a pas réveillé? » Sa voix et ses yeux portaient encore les traces de la nuit mais le ton du garçon accusait néanmoins.

« Ali, » répondit Ahmed fermement, « as-tu oublié comment débuter une conversation? »

« Bonjour Papa, c’est Ali. »

« Bonjour Ali, tu as bien dormi? »

« Oui. Tu es parti tôt ce matin. Je pensais que nous allions au Café Fauchet. »

« Ali, tu te souviens de ce que nous avons parlé la semaine dernière, que je passerais plus de temps au travail jusqu’à la fin des élections? »

« Oui. »

« Eh bien c’est commencé. On ne pourra pas aller au Café Fauchet pour un certain temps. »

« Mais papa, tu ne m’avais pas dit ça! »

Ahmed sut tout de suite où ce raisonnement mènerait Ali. Le garçon montrait une capacité croissante à bien structurer ses idées et à les présenter logiquement. Ahmed écouta la suite en anticipant les remontrances voilées que lui servirait son fils.

« Je suis triste que tu sois parti sans me dire au revoir. »

Ahmed cacha sa surprise. Ali venait d’emprunter un nouveau chemin, celui de l’expression d’un sentiment. Il se sentit temporairement désarçonné face à cette tirade qui trahissait l’éducation de la mère du jeune homme, son adorée Wafa qui montrait un talent fabuleux avec les enfants autant qu’avec les chiffres de sa profession.

« Tu as raison Ali, je suis désolé, » fut la seule réponse qui lui parut appropriée pour le moment.

« La prochaine fois papa, n’oublie pas de me le dire avant de manquer un rendez-vous. »

« C’est promis. »

Il mit fin à la conversation. Une fierté sincère l’envahit à l’idée qu’il venait de recevoir lui-même la leçon qu’il s’était promis de donner. Il espéra tout de même en sortant de la voiture que la rencontre de ce matin irait dans une autre direction. Ses pas le conduisirent devant la porte du bureau d’Edna et il frappa doucement avant d’entrer.

Les locaux qu’occupait le NPL avaient quelque peu grandi depuis les premiers jours où chacun opérait de sa résidence. Le parti avait depuis engagé une assistante administrative, un comptable et deux techniciens en informatique qui occupaient tous des postes permanents. D’autres bureaux comme ceux-ci existaient dans les grands centres métropolitains du pays. Ils accueillaient eux aussi les candidats à l’élection prochaine, un pour chaque comté du pays.

Ahmed tourna doucement la poignée après une attente respectueuse et jeta un oeil à l’intérieur. Edna qui faisait face à la porte avait les bras croisés et était appuyée contre le devant de son bureau. Elle lui fit signe d’entrer sans s’arrêter de parler et croisa les mains sur ses cuisses. Enfoncé dans un fauteuil se trouvait devant elle Paul Desforges, toujours le même, convaincant et passionné de politique autant que pour son propre Mouvement Gentile. Il ne tourna pas la tête et lança sa réplique dans une discussion qui paraissait des plus sérieuses.

« Edna, » lança-t-il d’un air sur le point de perdre patience, « ça fait trois fois que tu emploies l’expression ‘vraie démocratie’ depuis une demi-heure et je ne suis pas encore arrivé à te faire expectorer une définition concise de ces mots. »

Edna sembla réfléchir mais Ahmed savait qu’elle jouait la comédie, elle voulait donner l’impression au patriarche qu’elle allait improviser ce qui allait suivre. Elle regarda Ahmed du coin de l’oeil comme pour confirmer ses doutes.

« Eh bien mon cher Paul à ta question je répondrais ceci. La vraie démocratie est celle qui donne aux citoyens d’un pays le pouvoir de le gouverner. Ça sonne bien tu ne trouves pas? C’est d’ailleurs le slogan de notre campagne. »

Paul Desforges se tourna vers Ahmed, un pli de malice sur le nez.

« Elle aime ça me mener en bateau. Sacré femme! »

« Désolé pour le retard, » fit Ahmed en s’asseyant, « je sors tout juste d’une leçon de morale avec Ali. C’est mon fils, » finit-il dans la direction de Paul.

« Il ne faut pas manquer une occasion avec nos jeunes, » répondit le Gentile, « c’est d’ailleurs le plus grand problème avec notre époque, nous avons réussi à dépersonnaliser et l’éducation de nos petits jusqu’à la privatisation complète de notre système scolaire. Je n’arrive toujours pas à croire que Wal-Mart puisse faire autant pour les écoles tout en oubliant totalement ses intérêts commerciaux. Je ne mords pas. »

« Pas plus que la population d’ailleurs, » répondit Edna, « nous avons soumis la question à notre Heuristique de recherche et il semble qu’il y ait une forte majorité de gens qui soit en désaccord avec la direction actuelle du système d’éducation. »

« Vous pensez vraiment gagner les élections avec votre robot? »

Ahmed intervint.

« Notre robot ne gagnera pas cette élection. Il nous fournira les réponses pour que nous, » il se tapa la poitrine et indiqua Edna, « la gagnions. Depuis la mise en service de l’heuristique, la valeur des données que nous avons obtenues et qui reflètent l’opinion générale est inestimable. Ces données sont notre phare Paul, avec elles nous voyons plus clair qu’aucune autre organisation politique dans toute l’histoire de l’humanité. »

« Alors si c’est aussi puissant que tu me le dis, pourquoi les autres n’emboitent-ils pas le pas? Pourquoi êtes-vous le seul parti politique à faire appel à un réseau d’ordinateurs pour gouverner? »

« Ah, une question très pertinente pour laquelle il y a plusieurs réponses. » Edna se leva et pris place sur le divan près d’Ahmed, une position de force. Nous contre eux. « Primo: il y a encore beaucoup de, pardonne-moi l’expression, réfractaires bornés dans les rangs. Secundo: jusqu’à présent, l’Heuristique n’est qu’un jouet qui n’a pas encore été mis au test. Ce n’est pas encore tout le monde qui y croit. Tertio: il n’y a que nous qui avons le « bon » Heuristique. D’autres ont essayé mais ont échoué. Notre programme est le meilleur qui soit. »

« Foutaises! Edna, tu sais que le NPL ne tiendra pas une année au pouvoir avec cette stratégie. Sincèrement, je ne sus même pas certain que vous puissiez gagner l’élection. Tu vois ce qui est écrit sur vous dans les médias? La vision du NPL est sans cesse questionnée. Votre Heuristique, ce jouet comme tu le qualifies, n’a rien accompli de concret dans le dernier mandat et ce malgré une représentation importante en chambre. Tel que je le vois Edna, votre succès à bien plus à voir avec votre intelligence collective et au grand talent de gens comme Ahmed et toi qu’aux élucubrations binaires de votre calculette géante. »

« Comme toujours, tu as droit à ton opinion Paul. » Edna leva les yeux et regarda Ahmed, l’air exaspéré de devoir entendre le discours de Desforges encore une fois.
« C’est bien plus qu’une opinion! » Le ton venait de changer, ces dernières paroles étaient sorties avec véhémence. Paul se redressa et s’assit sur le bord de son siège. « Je ne vois pas comment vous pourrez gagner sans l’appui du Mouvement. Nous avons été là depuis le début, tu te souviens Ahmed? Ta visite juste après la mort d’Alexander? »

Edna le regarda froidement sans dire un mot. Comment cet ingrat ose-t-il me parler d’Alex? Elle écouta la suite.

« Sans notre aide, vous seriez encore en train de distribuer des prospectus dans les supermarchés. Vous ne pouvez pas le nier, sans le Mouvement Gentile, il n’y aurait pas ne NPL aujourd’hui. »

Ahmed et Edna eurent à peu près les mêmes pensées. Ce qu’il venait de dire était vrai. Le NPL avait grandement profité de la croissance du Mouvement. Les deux organisations étaient liées par le coeur comme des siamois que les médecins n’auraient pas réussi à séparer sans les tuer tous les deux. Et pourtant, malgré sa popularité, le Mouvement ne faisait pas l’unanimité dans l’opinion publique. La question avait été discrètement soumise à l’Heuristique et les réponses était claires: ici dans ce pays le Mouvement stagnait. Ailleurs dans le monde, le déclin semblait plus évident. La plus grande des néo-religions, forte de son demi-milliard de Gentiles, paraissait aujourd’hui comme un colosse de verre au bord de son piédestal.

« Il est vrai que le Mouvement nous a bien aidé et c’est en grande partie grâce à ton aide Paul. » La voix d’Edna avait pris une texture de glycérine. « Où veux-tu en venir avec cette discussion? »

« C’est exactement pour discuter de ceci que j’ai demandé à vous voir. Ce que je vais vous dire représente la position officielle du Mouvement Gentile face à la campagne du NPL qui débute. Nous ne croyons pas que votre stratégie actuelle ne soit la bonne. Nous désirons voir une campagne axée sur une image jeune, professionnelle et intelligente de ses membres plutôt que sur les exploits d’une machine pseudo-intelligente. »

Ahmed et Edna écoutaient avec attention sans interrompre, sachant tous les deux que la bombe qui tombait présentement allait creuser un énorme cratère dans leurs plans.

« Nous demandons ainsi, » poursuivit Desforges, « une réécriture en profondeur du manifeste du NPL. Le mouvement veut appuyer un parti traditionnel aux valeurs humaines, dénué de toute aide artificielle qu’elle quelle soit. En d’autres mots, jamais le Mouvement n’appuiera le NPL tant que votre Heuristique ne sera pas retiré de l’équation politique. »

Edna explosa hors de son siège et se retourna prestement vers son bureau.

« Voyons Paul, qu’est-ce que tu me racontes? Comme nous pouvions changer notre manifeste en pleine campagne, c’est de la folie! Il me semble que tu aurais été plus crédible si tu avais mentionné ceci il y a dix ans, pas maintenant! »

« Crois-moi Edna, j’ai bien essayé mais avec ta tête de mule, tu me forces à jouer le jeu à ma façon. »

« J’ai bien peur qu’il soit trop tard pour cela! Ce que tu me demandes est impossible. Nous ferions mieux de fermer le parti et rentrer chez nous. »

« Tu sais que c’est faux. Tu l’as dit toi-même: l’Heuristique n’est qu’un jouet qui demande à faire ses preuves. Il ne serait que trop facile, dans l’intérêt d’un gouvernement sain et humain, de reporter sa mise en service officielle. Un report infini. »

Malgré sa réticence, Ahmed lui concéda le point. Le NPL avait fait de belles percées sur d’autres fronts. Et l’appui du Mouvement n’était pas lui non plus négligeable.

« Et si nous refusons? » dit-il après un silence.

« Nous refusons, » fut la seule réponse de Paul Desforges.

Ahmed et Edna le regardèrent partir, son parapluie à la main malgré le soleil d’un printemps hâtif qui perçait l’épais tapis de dioxyde de carbone et laissait présager une autre saison trop chaude.

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