Farstone

C’est dans le train métropolitain que Jeff commença à sentir le trac. Mais pourquoi? Jeff, qui connaissait des centaines de personnes; Jeff, qui était en quelque sorte une vedette de la blogosphère avec son acclamé journal Web Les Chroniques de Télémaque (qui attirait maintenant plus de dix mille lecteurs par jour); Jeff, qui parlait en public avec l’assurance d’un guru devant des panels internationaux sur le développement d’outils Web; Jeff qui n’avait jamais le trac.

Et pourtant, aujourd’hui, il sentait couler dans ses veines un savant mélange de protéines préparé par son cerveau et qui lui contractait la poitrine, lui donnait des sueurs. Le train était partiellement vide, pourtant Jeff se leva attrapa un poteau de sa paume moite. Fichu cerveau qui répondait à des stimulé programmés par des millénaires d’évolution par sélection naturelle, comme il aurait aimé pouvoir mieux le contrôler. Il se promit mentalement de chercher le sujet et d’en connaître l’état de l’art, peut-être que la prochaine fois, il pourrait…

Mais Jeff arrêta net sur ce courant de pensée. Il savait très bien quelle était la cause de son état. C’était le Dr. Ruger, cette femme au regard étrange qui semblait capable de le percer sans qu’il ne pousse un cri. Jeff frissonna et l’étau sur sa poitrine se resserra d’un tour. Il ne l’avait vue qu’une seule fois et c’était pendant cette courte heure qu’il s’était aperçu qu’elle exerçait un enchantement sur lui. Il ne pouvait l’expliquer, il connaissait la nature des impulsions humaines qui l’habitaient mais jamais il n’avait ressenti les effets d’un tel cocktail sur sa personne. Lui qui avait toujours voulu se détacher de ses émotions, il n’en était plus aussi sur à cette heure. La sensation avait quand même un léger goût sucré et Jeff se demanda s’il pourrait la prolonger un peu, juste un peu…

Non! Je ne peux pas, je ne veux pas! Il récita une phrase qu’il avait lue et qui l’aidait souvent à se concentrer: Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l’esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale… La peur? La peur de qui, d’une femme? Oui, mais pas n’importe laquelle, elle est belle, elle est mystérieuse et envoûtante, elle ressemble à tellement de filles que j’ai voulu rencontrer et embrasser. Et ses yeux, ses yeux! Son imagination s’ouvrit sur des possibilités, celle d’entrer chez elle, de marcher jusqu’à ce que son visage soit collé au sien, de sentir son parfum et son haleine, de la sentir trembloter de froid et de la réchauffer de ses bras…

Jeff! Jeff! Arrête tout de suite! J’ai du travail à faire, Edna m’a demandé d’en savoir plus sur elle et sur ses activités. Je dois rester professionnel, respecter un minimum de décorum pour une première rencontre en privé. Peut-être lui aurait-elle préparé un dîner, mais il devrait refuser, même si elle insistait. Dr. Ruger, s’il vous plait, ne le prenez pas mal mais je trouve que votre invitation est, comment dire, un peu trop personnelle. Mais je ne refuserais pas une coupe ou deux de vin, si vous en prenez avec moi. Quoi, déjà la fin de la deuxième bouteille, attendez, laissez-moi vous aider à vous relever. Vous êtes ravissante vous savez?

Jeff se rassit et se mit la tête entre les mains. Pourquoi n’arrivait-il pas à chasser ces idées grotesques? Ne devrait-il pas plutôt préparer une liste de question à lui poser, il ferait certainement bonne impression. Alors, Dr. Ruger, que croyez-vous être capable de faire pour faire avancer le NPL et son programme? Pouvez-vous montrer des exemples où votre heuristique a été déployé avec succès? Donnez-moi tous les détails. Comment arrivez-vous à garder une telle forme, c’est stupéfiant! Pourquoi votre mari n’est-il pas ici avec vous? Petit ami alors? Vraiment? Mais comment faites-vous pour ne pas vous faire harceler à longueur de journée? Non! Pas vrai? Et il vous a dit que vous étiez sexy en pleine conférence, pendant la période de questions? Vous ne vous rappelez certainement pas, mais c’était moi…

Un haut-parleur annonça que le train venait d’arriver à sa station et Jeff se leva sec pour sortir de là. Le plus vite il serait en marche dans les rues de la ville, le mieux pour lui, il aurait moins de temps à passer dans sa tête. Il navigua à travers parcs et avenues pour s’échouer mollement sur les marches de son logis. Il tint la rampe d’une main de gélatine et se hissa au sommet d’un court escalier qui aurait pu être celui d’une frégate de guerre tellement il était escarpé. Il sonna.

« Monsieur Richard, merci d’être à l’heure, j’apprécie, s’il vous plait, entrez. »

Jeff ne put prononcer la moindre parole avant d’avoir les deux pieds dans le vestibule, la porte fermée derrière lui.

« C’est joli chez vous. »

« Oh, si vous saviez le temps que j’ai mis à trouver cet appartement. Je voulais quatre chambres dont une est décorée à la japonaise. Venez, je vais vous montrer. »

Jeff retira ses chaussures et s’avança derrière elle. Elle portait un pantalon ajusté aux cuisses dont les jambes s’évasent vers le bas ainsi qu’un chemisier bleuté. Jeff concentra son attention sur le décor.

« Voici mon petit salon. J’ai certainement téléphoné pas moins de cent propriétaires avant de trouver une pièce de cette dimension. »

« Pour que les tatamis y entrent parfaitement, » dit Jeff soudainement en terrain de connaissance. « Grandeur Osaka? » Jeff savait que les tatamis, ces matelas qu’on dépose sur le sol des résidences japonaises, ont deux tailles: celle de Tokyo et celle d’Osaka.

« Vous avez l’oeil fin, » fit le Dr. Ruger sur une note impressionnée. « Entrez, prenez place. Je crois que nous allons bien nous entendre. Du thé? »

« Avec joie, » répondit Jeff avec une forte envie de proposer du saké à la place. Il s’agenouilla là où Ahmed avait fait de même et explora la pièce des yeux, plongeant dans un monde de folles aventures au pays du soleil levant où samouraïs et ninjas s’affrontaient brutalement pour sauver leurs familles, leurs maisons et leur honneur.

Il sursauta lorsque le Dr. Ruger réapparut dans l’embrasure du shoji, il lui semblait que le temps s’était accéléré et qu’elle n’était partie que quelques secondes. Il la regarda prendre place et sortir une photo dédicacée qu’elle lui présenta.

« J’ai pensé que ça vous plairait. »

Jeff l’approcha de son visage et remarqua tout de suite le Dr. Jeanne Ruger, souriante, au bras d’un homme au teint brun et aux dents éclatantes. Sur un des coins était écrit To Jeanne, for good old Farstone times. Farstone? Jeff leva les yeux et posa la question sans parler.

« Oui, Farstone, j’étais sure que vous apprécieriez. »

« Le Farstone? »

« L’unique. »

Jeff se pencha vers l’arrière et mit tout son poids sur ses chevilles, une position qu’il ne put tenir et qu’il changea pour s’asseoir en indien. Il connaissait bien sur l’énigme de Farstone, le problème qui lui avait causé tant de soucis alors qu’il administrait les systèmes informatiques à la banque Impériale. Jamais auparavant n’avait-il eu autant de mal à retirer un cheval de Troie des ordinateurs de la compagnie. Il lui avait fallu un insensé dix jours pour effacer toute trace du logiciel espion de ses systèmes Windows, dix jours pendant lesquels il ne faisait rien d’autre. Il aurait pu y perdre son emploi et avait failli y perdre la raison. Les détails lui revenaient, oui, tout le problème avec Farstone était dans son utilisation inusitée d’un enregistreur de touches, un keylogger, qui s’apercevait que vous étiez en train d’essayer de l’enlever. Que vous utilisiez le clavier ou la souris de l’ordinateur, Farstone voyait votre jeu et se copiait en d’autres endroits en attendant que vous ayez fini, puis se réinstallait comme si vous n’aviez rien fait. Pour ajouter à la difficulté, les anti-virus classiques étaient impuissant, comme c’est souvent le cas avec les chevaux de Troie, et les recherches sur le Web ne donnaient que de faux résultats, des pages et des pages de pourriture électronique plantée là par les démons qui avaient conçu le virus.

« J’ai connu une torride aventure avec Farstone, très intime, très collante » dit Jeff, le regard glacé.

Jeanne tapa une fois dans ses mains, gloussa un rire narquois et jeta la tête en arrière.

« Vous permettez qu’un se tutoie? Ah Jeff, je suis désolée pour tous les tracas et les nuits blanches. »

« Alors, Farstone, c’est vous? »

« Appelle-moi Jeanne, je t’en prie. Oh non, pas moi, cet homme sur la photo était mon partenaire de thèse avant que je ne quitte pour le Japon. Il passait ses temps libre à essayer de détecter des failles de sécurité dans Windows et testait ses théories en lançant des petits programmes dans l’atmosphère. Farstone a été son plus grand succès, je n’étais qu’un témoin passif dans toute l’affaire. »

« Vous savez Jeanne que c’est une offense passible de prison. »

« Tiens? J’aurais cru que tu connaissais la fin de l’histoire. Deux ans après Farstone, Simon a été interrogé par les fédéraux. Il a réussi à les convaincre que le virus ne faisait rien de mal à un ordinateur infecté. Pour faire une histoire courte, il a été acquitté en échange du code source de son programme qui a servi, dit-on, à améliorer la sécurité du modèle Win32. Moi, j’étais partie à l’époque. »

« Incroyable! Tu gardes une drôle de compagnie, » fit Jeff, soulagé d’être enfin passé au tutoiement. Il ne pouvait cesser de la regarder, elle souriait et semblait passer un bon moment en sa compagnie. Lui! Jeff Richard s’entretenait avec la plus belle et étrange femme qui lui avait été donné de voir en chair et en os.

« On ne sait jamais qui on rencontre au hasard de la route, n’est-ce pas, » répondit-elle en tournant la tête et le regardant du coin des yeux.

« Euh, non, en effet… » Il amena son bol de thé à ses lèvres pour cacher son embarras et vit que le tremblement de ses mains le trahissait tout autant. Jeanne changea de sujet.

« La GAO, la gouvernance assistée par ordinateur, il y a longtemps que tu t’y intéresses? »

« Quelques années seulement, au moment où j’ai rencontré Alex, je commençais à y consacrer mes lectures. Et toi? »

« Depuis aussi loin que je me souvienne. J’étais une militante active à l’école, je criais pour qu’on redonne le pouvoir aux peuples du tiers-monde. Puis graduellement, je me suis aperçue que même ici, le peuple ne gouverne pas. On élit des représentants pour le faire à notre place et ensuite on oublie. On parle des gaffes et des scandales, on réagit aux nouvelles importantes, on opine sur le protocole de Kyoto ou le processus de Montréal ou les réunions de l’OMC et toutes ces opinions s’élancent dans les airs et s’évaporent. Nos chefs continuent à diriger comme il leur plait, ils choisissent d’écouter ou d’ignorer les clameurs de la foule en suivant leurs propres agendas. »

« C’est la nature de cette démocratie. Ce n’est pas parfait, c’est pourquoi on travaille à l’améliorer. »

« Un des problèmes majeurs avec ce système est le suivant: les candidats qui se présentent pour devenir chef ont tous le même profil. Ils sont ambitieux, volubiles, charmeurs et extravertis. Cette combinaison de talents est la seule qui fonctionne. Si un candidat par exemple se présente et qu’il est génial en gestion financière mais discret et peu habile en public, il ne sera jamais élu. Nous avons donc au pouvoir des gens qui sont tous plus ou moins issus du même moule… »

« Et le moule est difforme, » conclut Jeff.

« Exactement! Nous arrivons à une époque où les dirigeants d’une nation doivent être informés, logiques et d’une intelligence supérieure. J’insiste sur la notion d’information. Les statistiques du système actuel ne suffisent plus. Elle sont lentes, insuffisantes et trop peu corrélées. Nous entrons ainsi dans l’aire de la GAO où les chefs sont éclairés et les outils bien adaptés. »

« Nous parlons de la même chose. Alors, cet heuristique de gouvernance et ces anneaux logique à rétroaction, les FLR, comment nous aident-ils à atteindre ce but? »

« Finissons d’abord notre thé. »

Jeff acquiesça et pendant les minutes qui suivirent, discuta de généralités avec le Dr. Ruger, traitant de questions de sécurité de l’information, d’authentification et de performance de serveurs. La théière finit par s’assécher et Jeanne fit signe à Jeff de le suivre dans une autre pièce. Le décor lui rappela son propre repaire avec des ordinateurs éparpillés aux quatre coins, des écrans à tous les niveaux, des appareils d’enregistrement audio-visuels et des kilogrammes de fils, connecteurs et adaptateurs. Jeff aurait pu se croire chez lui dans cette chambre mieux équipée qu’un laboratoire universitaire, exception faite de l’ordre cartésien avec lequel tout était rangé et des couleurs sur les murs qui apportaient une chaleur à la pièce au delà des rangées de matrices LCD.

Jeanne lui fit signe de s’asseoir et prit place à côté de lui. Sans préambule, elle sauta dans le vif du sujet.

« Supposons que dans dix le pays tout entier utilise une méthode unifiée de collecte de données statistiques et d’opinion de la population. Pour prendre un exemple récent, on présente aux nouvelles le procès et l’exécution de Saddam Hussein. Disons que 60% de la population réagisse négativement à cette information et par un moyen quelconque, les gens entrent leur voix d’insatisfaction dans l’ordinateur. Cette information se retrouve, anonymement, chez le gouvernement. Mais qu’en penser? Cette information apporte-t-elle de l’eau au moulin et aidera le gouvernement à passer à l’action? La possibilité existe, la question devient comment corréler cette information à un sondage d’opinion sur la déforestation à blanc en Amazonie ou l’exportation de l’eau potable de notre pays? Ces sujets, à prime abord sans rapports, sont pourtant reliés, même si très faiblement. Sans entrer dans des fabulation comme l’effet papillon, on peut souvent tirer des corrélations inusitées entre des idées séparées. »

« C’est la théorie du chaos. »

Elle s’étira devant Jeff et attrapa la souris de sa main gauche. Jeff nota sa préférence et huma discrètement sa fragrance du même coup.

« En quelque sorte, oui. La difficulté avec cette théorie est que la puissance de calcul nécessaire à un ordinateur est tellement imposante que les corrélations ne viennent qu’après une très longue période. C’est là que les FLR interviennent. Des programmes résidents sont installés sur tous les ordinateurs et utilisent le temps mort pour opérer ces calculs. Des années de temps machine deviennent disponibles à chaque minute. »

« Je connais le principe, c’est comme le projet Folding@Home qui a permis de calculer les replis dans les protéines humaines et ainsi aider à trouver des remèdes pour des maladies comme l’Alzheimer. Ce n’est pas nouveau. »

« Vrai. L’idée existe depuis longtemps, mais jamais on ne l’a appliquée dans un contexte de gouvernance. Si nos dirigeants avaient en main des outils pour les aider à gouverner, notre pays ne s’en porterait que mieux. Nous pourrions inventer une nouvelle forme de démocratie qui se répandrait sur la planète. »

« Je comprends très bien l’idée mais qu’est-ce qui prouve que ça fonctionne dans ce contexte? Avez-vous, ton équipe et toi fait des essais concluants? »

« J’y travaille mais la quantité de machines requises est phénoménale, plus que je ne puis rassembler dans cette pièce. Il faut donc lancer l’idée, mettre un projet bêta en place, inciter la population à l’apprivoiser, nous donner ses commentaires. J’aurais pu me lancer dans cette aventure mais je préférais le faire avec de l’aide. Le NPL remplit ce critère merveilleusement. »

Jeff réfléchit un instant. Les principes de Jeanne étaient sains, c’était exactement sur quoi Alex et lui travaillaient depuis des années mais avec une composante nouvelle, le moteur d’analyse des données. Alex avait simplement émis l’idée de collecter ces données avec l’extracteur à jus, données qui seraient ensuite analysées par des êtres vivants. L’heuristique de Jeanne poussait le principe plus loin. Elle ne pouvait cependant pas prouver ses affirmations et c’était probablement là où Edna et les autres refuseraient de s’embarquer. Il faudrait donc y aller doucement. Jeanne interrompit sa réflexion.

« Autour de l’heuristique à FLR, nous avons développé des modules complémentaires dont celui-ci. » Elle démarra un programme et plaça un microphone devant Jeff.

Bonjour, je suis Heuristique. Je ne vous connais pas, comment vous appelez-vous?

Jeff regarda Jeanne qui lui pointa le microphone du menton.

« Jeff Richard. »

Bonjour Jeff. Me permettrais-tu de prendre une photo de toi que je puisse te reconnaître plus tard?

« Je n’ai pas d’objection. »

Alors voilà. Je peux en prendre une autre si tu ne l’aimes pas.

« Non, elle est ok. »

Bonjour Jeanne. Depuis quand connais-tu Jeff?

« Quelques jours à peine, nous nous sommes rencontrés à une réunion chez Edna Leclerc. »

Ah oui, je me souviens d’Edna. Est-ce qu’on a retrouvé Alex?

Jeff fut stupéfié par la question. Cet ordinateur tenait une conversation cohérente au delà de tout ce qu’il avait pu entendre, lire ou spéculer.

« Non Heuristique, » répondit Jeanne, « il est toujours manquant. Heuristique, extinction. »

Enchanté de te connaître, Jeff. Au revoir.

Le programme s’éteignit sous la commande vocale du Dr. Ruger.

Jeff était sans parole. Il avait possiblement devant lui le seul logiciel qui arriverait à passer le test de Turing, là où la machine devient impossible à différencier d’un interlocuteur humain.

Il regarda Jeanne avec une admiration qui ne cessait de croître. Quoi qu’il arrive, il devait absolument trouver une façon de convaincre les autres de travailler avec elle.

Laisser un commentaire